analyse tracee · 24 juillet 2026 · 6 min de lecture

La BIS a comparé trente ans de dépôts en dollars à huit ans de flux de stablecoins dans 184 pays, et les contrôles des capitaux qui réduisent la dollarisation des dépôts jusqu'à 32 points ne touchent pas les stablecoins.

Publié24 juillet 2026
SourceDocument de travail BRI n° 1370, 21 juillet 2026
AuteurBassel Assaad, tracee
TagsBRI · Dollarisation · Contrôles des capitaux · Marchés émergents
01 · L'amorce

L'étude ne prend pas parti, elle met trente ans de données de dépôts face à huit ans de flux de stablecoins et lit l'écart.

Les stablecoins sont des jetons numériques ayant pour objectif de fonctionner comme de la monnaie, offrant un accès facile à la liquidité en dollars en dehors d'un compte bancaire en devise étrangère. L'un de leurs principaux usages à ce jour a été de servir de réserve de valeur dans les économies émergentes et en développement, le rôle que jouent les dépôts en dollars depuis des décennies. Cette étude compare des données de dollarisation des dépôts sur plus de 130 économies, de 1990 à 2019, à des données de flux de stablecoins Chainalysis couvrant 184 pays, de 2017 à 2024, pour demander si les outils qui ont freiné la dollarisation des dépôts freinent la dollarisation par stablecoin de la même façon. Document de travail BRI n° 1370, Hofmann, Mehrotra et Paulick · 21 juillet 2026

La réponse tient dans l'écart entre deux chiffres : 25 à 32 points de pourcentage d'un côté, environ zéro de l'autre.

02 · Ce qui s'est réellement passé

Quatre affirmations portent le résultat, et une seule d'entre elles reste une vraie question ouverte.

Notées par rapport aux propres données de l'étude :

Affirmation Statut Verdict
Référence de dollarisation des dépôts, 1990-2019 Confirmée Des décennies de précédent. Les pays exigeant une autorisation pour que leurs résidents détiennent un compte bancaire en devise étrangère affichent des taux de dollarisation inférieurs de 25 à 32 points de pourcentage à ceux qui n'imposent pas cette règle.
Données de flux stablecoin, Chainalysis 2017-2024 Confirmée La nouvelle couche que la BRI a construite. Flux entrants de stablecoins en dollars sur chaîne dans 184 pays, mis en regard des mêmes classifications de contrôle des capitaux utilisées pour les dépôts.
Effet des contrôles des capitaux sur les flux stablecoin Confirmée Le résultat central de l'étude. Aucun écart statistiquement distinguable entre les pays exigeant une autorisation de compte en devise étrangère et ceux qui ne l'exigent pas.
Réponse politique Ouverte Non précisée. L'étude signale l'écart de contrôle monétaire. Elle ne recommande aucune solution, laissant ce soin aux banques centrales qui la lisent.

Trois lignes sur quatre relèvent de la mesure. La quatrième est la question que chaque banque centrale de l'échantillon doit désormais trancher elle-même.

03 · L'architecture

Le mécanisme n'a rien d'exotique. Ce sont deux portes vers la même pièce, et les contrôles des capitaux n'en gardent qu'une.

Un épargnant dans une économie à contrôle des capitaux souhaitant une exposition au dollar dispose de deux voies.

L'épargnant veut une exposition au dollar
↓ deux voies disponibles
La voie du dépôt bancaire
Compte en devise étrangère au sein d'une banque agréée. Soumis à autorisation FX, KYC et déclaration là où s'appliquent les contrôles des capitaux.
La voie du stablecoin
Transfert de portefeuille à portefeuille d'un jeton adossé au dollar sur une blockchain publique. Aucune étape d'autorisation de compte ne s'interpose.
↓ ce que la BRI a mesuré sur chaque voie
25 à 32 points sur la voie bancaire. Environ zéro sur la voie stablecoin.
Même classification de contrôle des capitaux, même échantillon de pays, résultat opposé
  • Le périmètre est la variable. Les contrôles des capitaux s'appliquent à la frontière de l'institution agréée. Les stablecoins circulent de pair à pair autour de cette frontière, pas à travers elle.
  • La comparaison n'a rien d'hypothétique. Les deux jeux de données mesurent le même comportement, détenir des dollars plutôt que la monnaie locale, sur le même échantillon de pays.
04 · Pourquoi ça compte

L'outil que les banques centrales utilisent depuis des décennies n'atteint pas la forme la plus récente de la dollarisation.

Les contrôles des capitaux s'accrochent à un point de passage qu'un régulateur peut superviser. Un compte bancaire en devise étrangère en a un : l'institution agréée qui l'ouvre. Un stablecoin en dollars détenu dans un portefeuille auto-hébergé n'a pas d'équivalent, ce qui explique exactement pourquoi l'écart de 25 à 32 points observé sur les dépôts disparaît dans les données de flux de stablecoins.

C'est le diagnostic sur lequel travaille déjà la clientèle de tracee. Les banques centrales et régulateurs qui construisent des pilotes de MNBC ou des rails de dépôts tokenisés dans des économies dollarisées ont traité les contrôles des capitaux comme un levier parmi d'autres contre la substitution par stablecoin. Les données de la BRI montrent que ce levier précis ne s'applique pas au canal stablecoin, ce qui réduit le vrai menu politique à construire une alternative domestique assez compétitive pour être choisie, pas à restreindre l'option dollar.

Les contrôles des capitaux ont été conçus pour ralentir un épargnant entrant dans une banque. Ils n'ont rien à dire à un épargnant qui détient un portefeuille.

Rien de tout cela n'est nouveau dans sa nature, le dollar en espèces a toujours contourné les contrôles des capitaux. Ce qui est nouveau, c'est que la BRI dispose désormais des données montrant que les stablecoins reproduisent ce contournement à la vitesse d'internet, sans frontière à franchir ni file d'attente au bureau de change.

06 · Les vraies limites

Un écart absent n'est pas une preuve de causalité. Quatre choses que cette étude n'établit pas.

  • Une corrélation, pas une expérience naturelle. La comparaison met en regard la classification de contrôle des capitaux et les résultats de dollarisation entre pays ; elle n'isole pas les contrôles des capitaux des autres différences entre les pays qui les imposent et ceux qui ne les imposent pas.
  • Les deux jeux de données n'ont pas la même horloge. Les données de dollarisation des dépôts courent de 1990 à 2019 ; les données de flux de stablecoins de 2017 à 2024. Le recoupement n'est que de cinq ans, pas de trente, ce qui rapproche l'exercice d'une comparaison entre époques que d'un panel unique et synchronisé.
  • Un volume sur chaîne n'est pas une preuve d'épargne des ménages. Les flux Chainalysis captent l'activité de portefeuille à portefeuille, qui mélange les flux d'échanges et institutionnels avec l'épargnant particulier sur lequel repose la littérature de la dollarisation des dépôts.
  • Aucune ventilation par pays, aucune recommandation politique. Les résultats publics nomment un écart agrégé, pas les économies qui le portent, et s'arrêtent au diagnostic. Les banques centrales obtiennent le constat, pas la solution.
07 · Contexte macro

La BRI publie le diagnostic et construit le rail alternatif dans la même institution.

L'analyse tracee sur les propos d'Isabel Schnabel en juin 2026 à la conférence de la Banque de Corée couvrait la même inquiétude côté BCE : les stablecoins cimentent la domination du dollar et portent un risque de panique façon fonds monétaire si le rachat venait à se gripper. Cette analyse décrivait l'inquiétude. Cette étude lui donne un chiffre.

Elle se place aussi à côté du propre Projet Agorá de la BRI, que tracee a couvert en mai, où la même institution teste les réserves de banque centrale et les dépôts commerciaux tokenisés comme le rail que les régulateurs préféreraient voir utilisé par les épargnants. Le versant commercial du même écart est déjà en construction : la levée de 32 M$ de Trace Finance, couverte par tracee en juin, est un pari de rail bancaire régulé sur exactement le corridor que décrit cette étude, le Brésil et d'autres marchés émergents où les stablecoins en dollars font déjà circuler de l'argent que les contrôles des capitaux ne peuvent pas arrêter.

Trois institutions, une prémisse commune : la dollarisation que mesure l'étude de la BRI n'est pas un trou d'exécution temporaire. C'est une caractéristique structurelle d'un instrument porteur, et la réponse doit être un meilleur rail, pas un périmètre plus étanche.

08 · Conclusion

Un argument en faveur des contrôles des capitaux vient de perdre ses données. La question compétitive est ce qu'il en reste.

La BRI vient de retirer un argument que les banques centrales utilisaient pour justifier les contrôles des capitaux dans les économies dollarisées, à savoir que restreindre l'accès aux comptes en devise étrangère ralentit la dollarisation. C'est toujours vrai pour les dépôts. Ce n'est en rien vrai, selon ces données, pour les stablecoins en dollars qui jouent de plus en plus le même rôle. Cela reformule la question que se posent déjà les clients banques centrales et régulateurs de tracee. Il ne s'agit plus de savoir s'il faut restreindre le canal stablecoin, les données montrent que ce levier n'y fonctionne pas, mais si l'alternative de MNBC ou de dépôt tokenisé sur la table est assez compétitive pour qu'un épargnant la choisisse plutôt qu'un portefeuille de stablecoin en dollars.

Trois choses à surveiller :

  • Si une banque centrale de marché émergent cite directement cette étude dans une revue de contrôle des capitaux ou un dossier de MNBC au cours des deux prochains trimestres.
  • Si le FMI suit avec sa propre vérification. Sa note de tokenisation d'avril 2026 signalait déjà un risque de fragmentation des réserves et du règlement lié aux stablecoins ; cette étude lui fournit un jeu de données de dollarisation pour prolonger l'argument.
  • Si la prochaine mise à jour de flux de Chainalysis montre l'écart se creuser, alors que la capitalisation du marché des stablecoins, déjà au-delà de 300 milliards de dollars et toujours concentrée sur USDT et USDC, continue de croître plus vite que les alternatives régulées censées lui faire concurrence.
Questions fréquentes

Questions courantes sur l'étude de la BRI sur la dollarisation par stablecoin.

Qu'a réellement trouvé le document de travail de la BRI ?
Le document de travail n° 1370 de la BRI compare des données de dollarisation des dépôts sur plus de 130 économies de 1990 à 2019 à des données de flux de stablecoins en dollars de Chainalysis sur 184 pays de 2017 à 2024. Les pays exigeant une autorisation pour que leurs résidents détiennent un compte bancaire en devise étrangère affichent des taux de dollarisation inférieurs de 25 à 32 points de pourcentage. Les flux de stablecoins ne montrent aucun écart comparable.
Cela signifie-t-il que les contrôles des capitaux ne fonctionnent pas du tout ?
Non. Les propres données de l'étude montrent que les contrôles des capitaux fonctionnent toujours sur le canal pour lequel ils ont été conçus : les dépôts bancaires en devise étrangère agréés. Ce que l'étude montre, c'est que ces mêmes contrôles n'ont aucun effet mesurable sur le canal plus récent, les stablecoins adossés au dollar circulant de portefeuille à portefeuille en dehors du périmètre des institutions agréées.
Qu'est-ce que la dollarisation des dépôts et en quoi diffère-t-elle de la dollarisation par stablecoin ?
La dollarisation des dépôts désigne un ménage ou une entreprise conservant son épargne sur un compte bancaire en devise étrangère plutôt qu'en monnaie locale, un comportement étudié depuis des décennies. La dollarisation par stablecoin recouvre le même comportement sous-jacent, mais acheminé via un jeton adossé au dollar sur une blockchain publique plutôt que via un compte bancaire agréé.
Que doivent en retenir les banques centrales ?
Que restreindre l'accès aux comptes en devise étrangère, le levier standard des contrôles des capitaux contre la dollarisation des dépôts, n'atteint pas le canal des stablecoins. Selon la lecture de tracee, cela déplace la vraie question politique vers la construction d'une alternative de monnaie numérique de banque centrale ou de dépôt tokenisé assez compétitive pour qu'un épargnant la choisisse plutôt qu'un portefeuille de stablecoin en dollars.
Où lire la source originale ?
Cette analyse décrypte le document de travail n° 1370 de la BRI, Dollarisation and monetary control: what lessons for the rise of stablecoins, par Boris Hofmann, Aaron Mehrotra et Jan Paulick, publié par la Banque des règlements internationaux le 21 juillet 2026. La citation est reliée dans le schéma isBasedOn de l'analyse et imprimée dans la ligne source de l'élément brut.
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